Qu’est-ce que le web3 ? Champs des possibles et champs des contraires

J’avais commencé un premier article sur le web3 assez critique sur cet écosystème. Ma position n’a pas changé mais j’ai considéré que ces critiques n’avaient pas de pertinence si je n’expliquais pas auparavant ce qu’est le web3. En fait, il est très difficile de l’appréhender car il se situe à la convergence de plusieurs cultures très différentes les unes des autres. Nous allons donc décomposer les différents axes qui structurent le web3. On dit souvent que le web1 est l’ère de la lecture, le web2 celle de l’écriture et le web3 celle de la propriété. Mais cette chronologie, si parlante soit-elle, reste peut-être trop simpliste pour comprendre ce nouveau domaine en construction.

La culture financière/économique

Dès l’origine du bitcoin, les blockchains et les cryptomonnaies ont pris part aux problèmes économiques de nos sociétés. Satoshi Nakamoto a créé en effet le bitcoin en réaction à la crise financière de 2008. Celle-ci a été causée par une création monétaire démesurée qui a engendré une inflation désastreuse. Pour contrer cette inflation, les cryptomonnaies se définissent par une quantité d’unités définie à l’avance, que celles-ci soient inflationnistes (comme l’Ethereum) ou soient définies avec une quantité limitée (comme le Bitcoin).

De même, il est difficile de comprendre les mécanismes de la finance décentralisée sans une culture financière. Les mécanismes de l’apport de liquidité ou de prêt collatéralisé, de trading avec levier ne peuvent être compris que si on les considère comme des mécanismes financiers à part entière afin d’en évaluer les risques.

Sans cette culture, un investisseur peut être rapidement perdant dans le domaine des cryptomonnaies. Mais la finance décentralisée est aussi l’occasion pour tout épargnant de participer à la croissance d’une nouvelle technologie et d’en recueillir aussi des bénéfices. En cela, le web3 peut être un vrai outil de démocratisation de la sphère financière. Tous ceux qui commencent à s’intéresser aux cryptos appréhendent le problème de la création monétaire et rien que ce fait leur permet mieux comprendre certains enjeux globaux d’économie politique.

La culture technologique

La notion de blockchain est avant tout une notion appartenant au domaine de l’informatique et plus particulièrement du web. Ce livre de compte sur lequel on peut ajouter des transactions de manière sécurisée grâce à la cryptographie, que cet ajout se fasse ou non de façon décentralisée, obéit à des principes logiques dont il faut tenir compte. Par exemple, la présence de validateurs dans les blockchains en Proof-of-Stake avec de faibles frais de transactions conduit à une inflation de la cryptomonnaie native afin de rétribuer les validateurs. La validation a un coût énergétique dû au matériel utilisé dont il faut tenir compte.

De même, il est difficile d’évaluer les différents projets proposés sans connaître ce qu’il est déjà possible de faire au niveau technologique dans le web3. Cette connaissance sera aussi nécessaire pour comprendre ce qui différencie ces projets. Qu’est-ce qui différencie une blockchain utilisant une EVM ou une blockchain utilisant le WASM par exemple ? Sans culture technologique cela est impossible.

La culture web/gaming/pop-culture

Le troisième axe semble beaucoup moins sérieux et est pourtant tout aussi essentiel pour comprendre le web3. En effet, le web3 est traversé par toute la culture gaming et la pop-culture. Impossible d’appréhender des phénomènes comme les métavers, les NFT Bored Apes, l’usage constant des mèmes dans l’écosystème crypto sans prendre en compte ce troisième axe.

Parmi les grands projets qui sèment le trouble dans ce mélange des genres, on peut citer la Frog Nation qui comporte parmi ses membres plusieurs grands noms de la DeFi: Daniele Sesta, Michael Patryn (alias 0xSifu) et Andre Cronje. Parmi leurs créations célèbres, on peut citer Yearn Finance et Abracadabra Money. Personnages charismatiques tout en cultivant (quelques fois un peu trop dans le cas de 0xSifu) leur part d’ombre, ces membres de la Frog Nation manipulent les principes de la finance, le codage des smart-contracts tout en agrémentant le tout d’un usage immodéré des mèmes. Il serait difficile d’imaginer JP Morgan utilisant ce même procédé dans ses conseils d’administration. Parmi les grands noms de la finance traditionnelle, seul Elon Musk utilise les mêmes codes rhétoriques. Mais c’est un faux contre-exemple car ses prises de position sur le Bitcoin et le Dogecoin montre qu’il fait lui aussi partie de la culture web3.

La culture libertaire

Dès son origine, le Bitcoin a été repris par beaucoup de libertariens. La possibilité de faire des transactions sans avoir à dévoiler son identité, la décentralisation induite par le minage font du père des cryptomonnaies le symbole d’une opposition à l’État. La culture libertaire est restée centrale dans le blockchains utilisant le minage mais aussi celle permettant la confidentialité comme Monero.

On retrouve cet attachement à la décentralisation dans le mode de gouvernance de certaines blockchains (en particulier dans l’écosystème Cosmos) mais aussi dans les DAO. Ces Decentralized Autonomous Organization ont pris de multiples formes depuis l’expérience pionnière de The DAO et ont expérimenté de multiples formes de décentralisation.

Un centre introuvable

L’hétérogénéité de ces quatre axes montre à quel point il est difficile de saisir l’âme du web3. La plupart de ceux qui explorent cet écosystème viennent d’un, de deux ou de trois de ces axes, sans doute jamais des quatres à la fois. Des gamers peuvent avoir la fibre techno, des financiers peuvent comprendre les aspects techno, les geeks peuvent avoir une fibre libertaire. Mais ce mélange des quatre axes rassemble des cultures quasi-incompatibles à tel point qu’on peut se demander s’il existe UN web3. 

Le web3, le paradis du web ou un nouvel enfer ?

L’analyse des différentes cultures qui traversent le web3 permet d’exposer ce qui m’effraie dans cette nouvelle ère du web. Si les idéaux de décentralisation, de reconquête des données personnelles, d’une finance accessible à tous sont louables, d’autres aspects sont plus négatifs. Les Play-2-Earn, les Move-2-Earn montrent qu’il est possible de tout tokéniser et de monétiser toutes activités. Le web3 pourrait entraîner une nouvelle accélération de l’ubérisation de nos sociétés. Si la volonté de se réapproprier ses données et son usage du net est louable, la volonté de les monétiser peut devenir une nouvelle forme d’esclavage. Il est donc important de prendre conscience de ce risque si on ne veut pas être dupe de ce qui peut se cacher derrière les idéaux du web3.

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